La salsa, la bachata, le merengue, le tango, kizomba, et plus récemment le zouk brésilien dérivé de la lambada, tous ces styles de danse en duo ont un autre point commun : ils sont accusés plus ou moins ouvertement de misogynie. Ils figeraient en effet la valeur de la femme dans sa seule sensualité, reproduisant ainsi des schémas patriarcaux qui sont encore aujourd’hui les piliers de nos sociétés.
Cette critique est émise par un discours féministe, qui rappelons-le, a vocation à promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes à toutes les strates de la société civile, et sous-entend une démarche d’émancipation de la femme assujettie à des rôles qui lui sont attribués dès son plus jeune âge.
Dans la mesure où les danses latines actuelles n’échappent malheureusement à aucune contradiction humaine car elles sont faites par l’Homme et la Femme (ou devrais-je dire, par la Femme et l’Homme), elles forment un terrain de jeu propice à la reproduction des schémas sociaux genrés et par conséquent à des conflits d’idées plus ou moins militantes.
Et si on prenait du recul en faisant ensemble un méta-débat, c’est-à-dire un débat sur ce débat d’idées ?
Les femmes et les danses latines : c’est quoi le problème ?
Tout d’abord, penchons-nous du côté des reproches féministes faits à l’encontre des danses latines.
Il est entendable de considérer qu’une forme de machisme, avec des danseurs tenus d’être de réels « caballeros » (équivalent du gentleman) dans leurs mouvements, et en parallèle un certain asservissement des femmes, est au fondement même de la naissance et l’Histoire de beaucoup de ces danses. Prenons le tango comme exemple : exécuté au départ dans des maisons closes de Buenos Aires dès 1880, la danse entre l’homme et la femme ouvrait le bal à un autre type de relation homme-femme. Plus tard, l’officialisation de ce nouveau genre s’accompagne de la circularisation du mouvement de la femme autour de l’homme, telle une tentatrice.
Les danses latines instaureraient aussi insidieusement un diktat de plus aux femmes : être sensuelle, ou ne pas être. Les mouvements de la femme sont de fait beaucoup plus ondulatoires que ceux des hommes dans les mouvements de base de la bachata et son déhanché très typique, et surtout au niveau des parties « sexualisées » du corps humain (les hanches, le bassin, le torse), lors des fameux instants de « despelote » au milieu d’une timba.
Ces danses en couple viendraient pour finir renforcer l’idée patriarcale, selon laquelle une femme doit suivre (« follow ») l’homme qui dirige (« lead ») le mouvement. Toute initiative prise par la danseuse peut surprendre le danseur, ou pire, le contrarier, gâchant ainsi la bonne exécution et l’harmonie du mouvement. La façon contemporaine des danseurs, pensant bien faire en bons « caballeros », de nier la responsabilité de la danseuse en cas d’échec d’un mouvement (« ne dis jamais pardon, c’est ma faute si tu rates un mouvement »), est selon moi révélatrice d’une responsabilité totalement basculée du côté masculin. Comme si la femme était complètement inapte à assumer des responsabilités…
« La femme doit tourner tel compte pendant que l’homme doit pivoter sur tel compte » : Rien de choquant ici, si ce n’est l’abus de langage proféré par aussi bien des danseurs que des danseuses en répétant à tort « la femme » et « l’homme » au lieu de « la cavalière » et « le cavalier ». Ce phénomène témoigne d’un glissement de ces rôles du monde de la danse à la société civile. Or, le langage étant un élément fondateur de la pensée, on comprend combien il est difficile de déloger de tels (mauvais) habitus.
Une relation dominant/dominée retournée par les femmes elles-mêmes
En rupture avec cette logique binaire du « lead/follow », le monde des danses latines voit naitre en son sein le phénomène d’apparition des solos. Ainsi les « shines » de timba, après l’apprivoisement des deux danseurs en position rapprochée, sont pour le danseur comme la danseuse de moment de briller par la maitrise de leur corps et leurs mouvements, face à l’autre, dans une sorte de compétition d’égal à égal.
Par le jeu, les femmes osent tenter d’inverser le cours des choses. Dans sa thèse intitulée « Queering the Macho Grip Transgressing and Subverting Gender in Latino Music and Dance (2016) », le musicologue Moshe Morad décrit les transformations des comportements dansés des latinos de sortie dans les clubs. Une des plus intéressantes est notamment celle du « Perreo Style » (« le style du chien ») que tout le monde ne connait que trop bien, coïncidant avec la Période Spéciale de Paix à Cuba. La position traditionnelle de l’homme derrière la femme, l’organe masculin et l’arrière-train féminin réunis dans une mouvance qui « fait comme si…», reste explicite, à la différence que la femme garde désormais entièrement le lead sur ses gestes et ses envies. Moshe Morad ajoute que le « rôle de pénétrant et pénétrée est même bouleversé dans des couples de danseurs hétérosexuels, pour affirmer l’image de la femme économiquement active pendant cette période ».
L’humour est aussi une arme utile contre la tendance à ne voir la danse et par extension la société que par le prisme du pouvoir et du désir de ces messieurs. Je fais ici référence au film « Mignonnes » de la réalisatrice à succès Mariama Doucouré, qui dans un mélange subtil de légèreté et de provocation entend montrer la lutte identitaire des jeunes femmes prises en étau entre le conservatisme patriarcal de leurs origines africaines et l’hypersexualisation des sociétés occidentales du 21ème siècle. L’inconvénient avec l’humour, c’est qu’il n’est ironiquement pas toujours compris par ses cibles : dénoncé pour l’obscénité de sa mise en scène avec des numéros de danse et « twerks » provocants de la part de préadolescentes, le film n’a pas échappé à une polémique internationale1.
En guise de transition, je voudrais soulever une autre réflexion : dans les danses latines, si « le corps tout entier devient érotique », alors où est le problème ? Lors de ces moments en transe solitaire telle que la despelote, comme le rappelle Moshe Morad, ne pourrait-on pas en finir avec cette perception faussée d’une animalité réductrice de la danseuse et admirer à juste titre sa transe dansée qui la rend un moment invincible à tout jugement extérieur ?
Pourquoi la question de départ n’a pas lieu d’être du tout
De la même manière que les détracteurs du film Mignonnes ont tout simplement fait preuve d’un manque de « contextualisation » dans leurs critiques, j’ai tendance à penser que les détracteurs des danses latines ont quelques lacunes sur le contexte de ses danses. Et je ne les incrimine pas, ils sont très souvent victimes d’un biais culturel : Moshe Morad nous confie que « la diffusion de la salsa dans le monde (genre « pan-latin ») a diffusé avec elle cette fausse idée de supériorité masculine dans la culture latine ». Le monde semble oublier qu’à la base, les danses latines mettent la figure féminine sur un pied d’estale, et qu’il convient pour l’homme de s’effacer derrière sa cavalière qu’il doit faire briller tel un diamant.
Fabrice Hatem, un économiste et tanguero de passion, et sa plume affûtée2, nous met lui en garde contre la potentielle entrée dans ce qu’il nomme une ère de néo-féminisme dangereux, en remplacement du féminisme modéré du siècle dernier. Le rapport entre les genres a aujourd’hui tendance, dans les discours militants comme dans la nouvelle législation, à n’être vu plus que comme une guerre. Transposé au monde de la danse, je rejoins quelque peu son discours : peut-on vraiment nier toute possibilité d’histoire d’amour véritable, partagée et rêvée entre un homme et une femme ? Et que serait la danseuse latina sans son cavalier ? Un solo de shines, si époustouflant qu’il puisse être, n’a sûrement pas la capacité de transmission vibratoire et émotionnelle d’un beau duo dansé.
Si l’on continue notre lancée sur les mouvements socio-identitaires contemporains, je dirais que la relation binaire telle qu’on a l’habitude de la concevoir est aujourd’hui (bientôt) dépassée. Les danses latines sont depuis peu prises d’assaut comme outil supplémentaire d’expression et d’émancipation par le mouvement LGBT+. Moshe Morad décrit par exemple un nouveau genre de salsa (« queer salsa ») né de la transgression de la structure traditionnelle des rôles habituellement homme/femme dans les clubs de salsa « unisex » ou gay latino clubs, où chacun y alterne les rôles de manière « versatile » ou bien même change les « positions des mains sur le corps ».
Pour conclure : mon vécu intime de la chose
Certes, les codes de la danse de couple sont encore la plupart du temps empreints des habitus genrés de notre société, mais fondés sur un respect que bien des partenaires ont tendance à oublier. Aujourd’hui, on tente de bousculer ces codes de tous les côtés, et c’est tant mieux, car on remet la notion de respect inconditionnel au milieu de la danse ! Pourquoi la danse ne serait-elle pas l’occasion de célébrer ces genres, leur diversité, et les droits humains ?
Je finirai par vous raconter mon propre vécu des danses latines et de la danse en couple de manière générale. C’est elle qui m’a aidée à accueillir ma féminité, ma nature de femme que je rejetais par une peur inconsciente des relations avec la gente opposée. Au début, la danse m’aidait à rentrer dans la peau d’une autre femme. Et petit à petit, cette femme est devenue moi, et je suis devenue elle. Danser m’a permis d’apprivoiser et d’aimer mon corps, mais aussi d’appréhender et chérir celui de l’autre, de devenir une femme libre, capable de dire oui ou non en toute conscience, capable d’offrir ses courbes dansantes en harmonie avec un autre corps, tout en refusant de franchir certaines limites. Car là réside toute ma philosophie : être libre ce n’est pas seulement dire non, c’est aussi dire oui, et savoir pourquoi on accepte à un moment donné de livrer son corps à la danse. Et désormais, mon être harmonieux se fait un plaisir de faire danser d’autres femmes en quête d’harmonie avec quelque pan de leur personnalité !
J’ai choisi d’aborder ce sujet presque politique justement pour exprimer une certaine lassitude devant le fait qu’absolument tous nos gestes deviennent politiques : si l’envie m’en prend, ne puis-je donc pas juste dire oui à un instant dansé, sans crainte de représailles politisées, en harmonie avec un être dont le genre n’a finalement aucune importance pour la beauté de la danse partagée ?
Le mot de la fin
Ma réponse est donc « OUI » à la question posée en titre, car la danse est un hymne à la liberté, or cette liberté est pour la plus belle manière d’être féministe ! En effet, lorsque je danse, et lorsque j’écris cette tribune, je mets toute ma force dans un seul vœu : que toutes les femmes du monde puissent se sentir aussi libres que moi, dans leur danse, dans leur corps, dans leur tête et dans leur vie !
« Ojala baile », comme le clament les latinas !


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