
« La danse est la plus belles des échos-gestuelles »
Par-delà le sens usuel – et presque galvaudé – de l’écologie associée à tout comportement humain plus respectueux – ou en tout cas moins néfaste – à l’environnement, lui-même entendu comme la nature environnante plus ou moins lointaine de nos vies quotidiennes, l’écologie est d’abord stricto sensus l’étude des interactions entre les membres d’un écosystème. Dès lors, serait écologique toute action menée en pleine conscience de ses impacts sur ce qui l’environne.
Chaque mouvement inné de notre corps – même celui de vos yeux lisant cet article – est commandé par un stimulus produit par le cerveau humain dont nous n’avons pas conscience, et qui souvent s’effectue de manière machinale. En revanche, chaque mouvement initié dans une pratique de danse, quelqu’en soit le style, s’il ne nait pas toujours d’une volonté consciente (comme c’est le cas de la transe dansée), s’effectue souvent dans un état de conscience augmentée.
En fait, le mouvement dansé permet à son initiateur de prendre conscience des liens très forts entre son Fort intérieur, les autres Êtres à proximité qui se meuvent ou non, et l’Espace commun dans lequel tous évoluent.
Le but de cet article n’est pas celui de vous montrer que la danse est une pratique « écolo » – si l’on y réfléchit bien, l’industrie du spectacle n’est pas neutre en carbone tout compte fait… – , mais bien celui de vous faire découvrir dans une approche holistique – les liens entre l’exécution d’un mouvement et l’écosystème de celui qui l’exécute.
Échelle corporelle : Le corps apprenant et expérimentant se rapproche de son essence
Le corps en contrôle (c’est-à-dire lorsque le danseur est dans une situation d’intellectualisation du mouvement) est un corps qui reçoit et traduit les injonctions externes dans la réalité physique, jusqu’à ce que le mouvement en question lui devienne naturel. La jambe plus pliée dans une préparation pour donner plus de vitesse à une pirouette, le bras qui accompagne le mouvement sauté pour donner plus d’amplitude au saut plutôt que le laisser rigide, etc. Comme les techniques de danses et ses possibles sont une ressource infinie, le danseur est sans cesse un corps apprenant, conscient de la réalité physique de son corps, et de ses limites. Je ne connais aucun débutant qui le lendemain d’une première expérience de danse ne sente pas tous ses muscles crier grâce, des muscles dont ils ignoraient complètement l’existence pour certains. A titre personnel, cette délicieuse douleur est ma préférée.
Le corps en lâcher-prise (c’est-à-dire lorsque le danseur entre dans une phase de « corporisation » de l’expérience) est un corps qui expérimente et qui donne ce qu’il a à donner et davantage encore. Intéressons-nous un instant au phénomène de la transe en danse, qui en fascine plus d’un. Le paradoxe de cet état qui s’apparente à de la pure folie en mouvement est très bien expliqué par Pauline Guedj dans son analyse « Through the Cleansing Medium of Sound ». La transe en danse (ou « transcendanse », évoquée à juste titre par l’auteure), c’est une véritable déconnexion avec soi-même pour mieux se retrouver au plus vrai de son être. Au-delà de la Danse Moderne et ses figures éminentes dont la volonté était de casser les codes classiques afin de retrouver par la danse-transe une expérience plus primitive, plus proche des profondeurs organiques et psychologiques de l’Homme, les rites de transe akans ont permis à nombre des fidèles noirs-américains de cette religion de renouer avec leur « africanité pure », la transe étant alors l’ultime expression de la « réafricanisation » de ses pratiquants.
« Sentir » le mouvement pour mieux l’apprendre, c’est aussi le conseil que beaucoup de corps apprenants entendent de la part de leur professeur. Ne peut-on pas aussi justement « sentir » plein d’autres choses au moment de l’exécution du mouvement ? L’anthropologue Nancy Midol, dans ses travaux de 2014 intitulés « L’Écologie corporelle des transes en danse », parle d’« extase de l’improvisation dansée » dans la Danse Moderne. Cette extase ne s’accompagne t-elle pas d’une puissance décuplée de nos sens pour tout ce qui nous environne ?
Échelle sensorielle : Le contact direct du corps en mouvance avec les autres et l’espace immédiat
Les liens entre le corps recevant (apprenant) et transmettant (enseignant) sont indubitablement visuels au premier abord : admiration, aspiration, frustration en cas d’échec de reproduction, voici un schéma classique d’émotions suscitées par la simple vision chez un danseur en devenir qui contemple un danseur plus avancé. Personnellement, c’est une émission TV (Danse avec les Stars pour ne pas la nommer) qui a donné envie à l’adolescente que j’étais de pouvoir un jour m’épanouir dans les danses de couples.
De second abord, ces liens peuvent aussi être auditifs. De façon intuitive, une musique peut donner envie, stimuler le corps de n’importe quel être humain (je dirais même vivant !), qu’il soit à l’aise ou non avec son corps et qu’il soit sobre ou légèrement alcoolisé. Sur un plan plus réfléchi, une mélodie peut également inspirer un chorégraphe dans sa création en lui donnant un cadre. La nomenclature bien précise des gestes de bases d’un style de danse (vous vous souvenez du « grand plié, seconde » en classique ?), son usage régulier à l’oral pour accompagner les mouvements, et même celui d’onomatopées pour décrire la qualité d’un mouvement sans nom, sont autant et plus de recettes clés utilisées par les professeurs pour accélérer l’apprentissage de la danse par leurs élèves. Les travaux de la doctorante en étude et pratique des arts Cécile Monvoisin évoquent très bien ce phénomène : « une attention particulière sera à la verbalisation des ressentis et des actions (Vermersch, 2012) des moments les plus significatifs de chacun, afin de tisser des liens vers les représentations et les valeurs qui motivent les praticien.ne.s à agir et à devenir (Galvani, 2020).
Le toucher est par ailleurs le sens par excellence de la danse. Qui imagine une prestation de danse de salon, danse de couple ou même danse en crew sans des portés, des appuis et des acrobaties sans contact corporel ? C’est là tout l’objet du drame produit par la fameuse covid 19 dans le monde de la danse. Sans oublier l’odorat, qui lui aussi est sollicité chez tous les danseurs habitués des studios de danse au parquet en bois et à l’air saturé d’effluves des fluides du corps en travail. Ces studios agissent comme une madeleine de Proust, ainsi que le décrit le professeur référence de danse classique Wayne Byars dans son livre Leçons de danse, leçons de vie, en déclenchant chez la danseuse ou le danseur aussitôt entré.e dans la salle d’entrainement des sécrétions inconscientes d’hormones, souvenirs, et réflexes.
Le sensoriel amène presque nécessairement dans son sillage la question de la sensualité. C’est justement ce qui fascine les sens des danseurs en devenir : danser, notamment au contact de l’autre, permet de « laisser sortir » une sensualité inhibée voire refoulée car souvent réprimée par nos sociétés qui demeurent conservatrices sur bien des points. Ne voit-on déjà pas là poindre le début d’une réflexion sur notre appartenance à un Tout, qu’il soit brut ou organisé, en l’occurrence ici une société humaine régie par des codes culturels ?
Échelle cosmique : Le corps dansant s’inscrit dans la mouvance de la nature
Le mouvement est par essence en perpétuelle inconstance. Même une position figée ne donne que l’illusion de l’absence de mouvement : la poitrine du danseur se soulèvera toujours imperceptiblement, et bien souvent, l’arrêt n’est là que pour souligner et produire un effet de contraste saisissant avec le mouvement dynamique qui le suivra. En somme, une danse est un enchainement de naissances et morts de mouvements, d’une destruction créatrice incessante. Rudolf Laban, un des grands théoriciens de la « danse moderne éducative » parle alors du « savoir mourir pour renaître autrement », à la manière des cycles de la nature.
Le plus fascinant est sans doute le fait que toute la magie du mouvement dansé réside dans le fait que pour son créateur comme pour son spectateur, le passage du début à la fin d’un mouvement puis à nouveau au début du suivant est impossible à déterminer précisément. « Le corps s’excentre ainsi de lui-même et trace une trajectoire non linéaire et hétérogène entre sa nature immanente et un milieu changeant. Son devenir est un entre-deux qui « ne connaît pas d’étapes, il est glissement, murmure. […] procède dans l’imperceptible, précisément le “pas grand-chose” » (Lapantine et Nouss, 2001, p. 199). Appliqué aux saisons naturelles, qui saurait dire à quelle date précise commence l’hiver et finit l’automne ? La danse est pour la plus belle des « transe-itions ».
Danser, c’est donc par effet d’imitation reproduire le rythme de la Vie, voire l’accélérer et l’accentuer. Wayne Byars dit à cet effet que les danseurs professionnels sont plus rapidement que la moyenne rattrapés par Dame Nature au fur et à mesure de l’avancée de leur âge, et que le monde de la danse est un microcosme caricatural du macrocosme dans lequel nous vivons.
Échelle émotionnelle : Vers un “équilibre écologique” par le mouvement dansé
S’il est inutile de s’épandre sur le rôle de catharsis de la danse, au sens de son pouvoir de libération des émotions qui nous tenaillent, il est en revanche intéressant de préciser que l’inverse est aussi vrai : les émotions jouent un rôle déterminant dans la création et l’exécution du mouvement.
Céline Monvoisin explique très bien que « les émotions nous mettent en mouvement » (et précise d’ailleurs que le terme anglophone « motion » signifie « mouvement », ce qui n’est pas un heureux hasard) et « déclenchent des décisions au moment où le corps sait avant la raison. Agir est alors un point de bascule où le corps cherche à rétablir un équilibre écologique (Liblois, 2008) ». Comment bien comprendre ce postulat ?
De deux manières : d’une part, le mouvement permet à notre raison de comprendre à son tour une situation donnée dans laquelle se trouve le corps et que le corps a déjà compris. Il permet de rétablir l’égalité de connaissance et ainsi de satisfaire la raison qui veut toujours tout savoir. A titre d’illustration, dans un cas d’extrême, le cri de douleur permet de rendre intelligible à la raison le fait que le corps physique ait effectué une mauvaise chute au sol quelques centièmes de seconde auparavant.
D’autre part, le corps est telle une interface entre deux dimensions, comme la surface du sol et l’air, ou encore la surface de peau de deux corps physiques distincts, et la valeur des échanges qui y sont effectués est exprimée en énergie, au sens physique du terme. Avant d’effectuer un saut, le corps vient puiser de l’énergie dans le sol en se pliant, et cette énergie en trop-plein est relâchée dans l’air juste après le saut en lui-même. Cette relation transactionnelle de puisement-versement a une véritable fonction d’équilibre presque équationnelle. La danse est pour moi la plus belle des « transe-actions ».
Que retenir ?
Danser, c’est le plus écolo des éco-gestes. Le corps qui danse est dans une dynamique de perpétuel don et réception, dans le but de maintenir un équilibre transactionnel.
Danser, c’est autrement dit activer une résonnance dans son propre corps, c’est créer un réseau d’ondes captatives autour de soi, et c’est diffuser au-dehors des vagues d’émotions et idées.
Danser, c’est donc rentrer dans la plus belle des écho-gestuelles.

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